Bestialement chez les humains, bien avant la récupération de Dieu par une bande de politiciens italiens, la perception de l'autre est primordialement sensorielle et suit généralement cet ordre : le premier échange se fait par la vue, ensuite par l'ouïe, puis par contact physique. Quand je parle d'échange, il ne s'agit que de points de vue et d'idées. Le concret ne fait pas encore partie de la relation.

D'abord, la société médiévale est théocentrique et animée d'un mysticisme ambiant omniprésent, la frontière entre matériel et immatériel est floue (disons entre chose terrestre et spirituelle). Elle peuvent parfaitement l'une et l'autre changer d'état : par exemple le verbe incarné, la Création divine animée du Logos (ça n'arrive pas tous les jours).

En revanche, dans l'autre sens, c'est quotidien. Une prière adressée à Dieu avec un cierge, ou plus important, l'achat par le croyant d'une messe pour ses morts, c'est l'offrande sonnante et trébuchante qui se spiritualise, se dématérialise. Donc échanger avec Dieu, c'est forcément emprunter ce pont passant d'abord par le matériel. Tout ça pour dire qu'il ne faut pas trop vite, je pense, enterrer le matériel, le concret, même dans notre société digitale qui n'a vraiment pas le monopole de l'échange immatériel, d'autre l'on fait avant nous.

Dans la prière, on parle à Dieu pour formuler une requête. C'est un échange unilatéral. L'échange puis le partage d'idée et de relation à l'autre n'intervient qu'après. Le don (de soi) commence par l'aumône puis l'appartenance (chasteté, pauvreté, obéissance au groupe) et finit par la croisade.

Voir, écouter et toucher l'autre (on peut aussi le sentir, mais pas le goûter sous peine de poursuite) semblent la base relationnelle non épistolaire. De là peut commencer l'échange puis le partage. Echange d'idée : j'ai une idée, l'autre en a une aussi. Ton idée plus la mienne en feront souvent trois, tous les couples savent cela. Nos savoirs et croyances vont se télescoper. Même si l'un des deux est obtus, borné (on dit psycho-rigide aujourd'hui), l'autre, plus souple, verra son savoir augmenté d'autant que l'échange lui semble important ou profond. L'émergence d'une troisième idée prend forme, association et dissociation simultanément des éléments conceptuels. Echanger avec un obtus ? Mais oui ! Au moins une fois pour se forger un avis et mesurer sa tolérance. Comment rester tolérant face à l'intolérance ? Par l'apparition de cette troisième idée forcément teintée des deux premières.

Depuis que le partage d'informations numériques appartenant à d'autres est devenu une référence d'expression personnelle au travers des réseaux sociaux, on saute des étapes pour faire comprendre sa vision du monde et ses centres d'intérêts, avec des idées qui ne nous appartiennent pas en propre.

Exister dans le virtuel à l'aide des idées et productions des autres, serait comme écrire un livre en copiant/collant des paragraphes lus dans les publications d'autrui. Un agrégat identitaire issu du fractionnement de ses centres d'intérêts ? La gestion maîtrisée de ses démons et la construction d'un moi virtuel non anonyme ?

Techniquement, ce que tu décris est une bonne chose : on a toujours fais ça : compiler ce que l'on sait d'autres pour apporter quelque chose de nouveau (Bernard de Chartres, au XIIe siècle "Nous sommes des nains sur les épaules de géants").

Il ne s'agit pas d'échange du coup, ni de don (je suis encore naïf), il s'agit de prendre ! Comment la maison tient si 99 pour cent des habitants ne font que prendre ! Est-ce que ça fait de nous des "échangeurs", "des partageur" (si tu as un terme plus approprié ?) ou simplement des hommes sandwich (publicitaire) se couvrant de ce que l'on veux promouvoir, montrer, sans rien créer.

Alors, ça va mettre les publicitaires et les communicants sur la paille (moi je les mettrais sur le bûcher, mais la paille c'est un bon début parce que c'est inflammable) si des millions d'internautes se transforment en communicants ?

Si l'existence numérique n'est pas ça, avoue que c'est la façon la plus simple, la plus rapide et la plus répandue (et la plus encouragée) de s'incarner dans le réseau, d'y exister. On ne partage pas quelque chose qu'on a mais quelque chose qu'on a pas et qui en plus vient d'ailleurs. On est des relais qui ne gardent en fait qu'une trace minime de ce qu'on a reçu et partagé.

Pour revenir au vrai partage d'idée, tel que tu le conçois et qui à mon sens est minime proportionnellement, alors que le plagiat sans création est majoritaire, on est vraiment d'accord que cela se produit pour une minorité de flux du web. Qu'est-ce qui change ? Sur partager ce que l'on a pas, peut-être faut-il faire une différence entre le partage d'idées, et la circulation d'informations et de données, ce n'est peut-être pas la même chose ? Ou alors, il faut prendre le web dans sa totalité. Un neurone ne réfléchis pas et n'a pas d'idée, mais est essentiel à l'esprit, et l'idée que la technologie fasse de moi un composant de plus en plus conducteur d'informations me gêne un peu.

L'édition de concepts représentatifs, par l'image et le texte produits par d'autres, en espérant que l'exprimé induit l'existence, est aussi faux qu'une campagne marketing ratée.

Si je tiens un blog qui parle de n'importe quoi, c'est uniquement pour créer du texte original et unique sur le web et pour les moteurs de recherches. Ca me permet de référencer des paires de mots-clés et d'étudier les algorithmes. Personne n'aime le "duplicate content" (le contenu dupliqué) pourtant c'est plus de 90% du contenu du web social.

L'existence numérique devient une compilation des expériences des autres ?

Ps. Google et Dieu se rapprochent sur le plan immatériel et s'en éloignent sur le plan pratique. Google veut absolument vous parler et vous instruire, alors qu'il y a longtemps que personne n'a entendu Dieu :)