Une situation inattendue : à partir d'un certain âge, si vous avez un brin de bagout, vous devenez une référence vintage en soirée djeuns. J'ai entendu : Quoi t'as quel âge ? Whaa ! t'es plus vieux que mon père ! Ben tu les fais pas. Pas comme mon père en tous cas. Ben comme qui alors, puisque ton père et moi on est pas vraiment représentatifs. Faudrait établir une moyenne. On mettrait quoi dans le panier ? Et les mots "plus" et "cool" sont bannis du lexique. Pis moi je suis loin d'être cool et je sais être encore plus chiant. Sans forcer. Il me suffit de ne plus écouter. Surtout les autres. Comme ce qu'on appelle un vieux con.

Avec le téléphone on a désynchronisé l'espace. Avec le répondeur on a désynchronisé le temps. Ecoutez votre répondeur pour comprendre une fois pour toute le temps et l'espace :) Avec la carte bleue on désynchronise le rapport à l'effort, car on retire partout le fruit de son travail.

J'ai dû rester bien gamin. Je rêve d'une relation purement épistolaire. Là où le mot pèse double et le verbe compte triple. En lisant mes contemporains je me trouve bien banal. Le verbe hagard et la rime fausse, juste assez d'ironie sur cette situation qui est la notre. Celle de l'ère de la publication. Publish or perish.

Dès qu'on a pu parler, on a vivement discuté sur le fait d'écrire, pour conserver les dires et autres divagations. Tous d'accord, vu que ça permettait de compter les biens, et de beugler en silence. Pratique donc pour les notaires, Thomas d'Aquin et la liste des courses.

Jusqu'à présent une grande partie du texte était bien rangé dans des bouquins. Les bouquins sur des étagères. L'auteur était inconnu du public, hormis par d'autres auteurs ou d'autres bouquins. Le lecteur avait la démarche de se procurer l'ouvrage. Il fallait en avoir connaissance et intérêt. La culture a toujours un tarif.

Mais le lecteur n'a qu'une motivation, se laisser porter par des mots et des idées. Il va imager le texte, ses descriptions, ses actions. Il ne connait pas l'auteur et s'en accommode pleinement. Ce qui lui plait, c'est l'évasion vers d'autres situations, d'autres mondes. Là, il est le meilleur de lui même, une éponge empathogène jusqu'à la dernière ligne de l'histoire.

La presse arrive en renfort, le texte est propulsé jusqu'au lecteur, des morceaux d'idées en vrac sur une seule page. Ca devient des infos. Le texte est mouliné pour rentrer dans des cases formatées. Pour rester digeste et populaire. Les pressés ont le télégramme et toute l'énergie du Pony Express. Et puis l'auteur du texte n'est plus un inconnu. Il est même en photo ou passe à la télé. Et puis avec la radio, on lis avec les oreilles, le texte vocal repose la vue. Le renouveau de la tradition orale. Jusqu'au créneau messe du dimanche matin. Avec du texte on fait de la radio et vice versa. Support bifide et non dichotomique.

En 5000 ans le texte explose sur tous les supports. Au départ déjà, de souple comme l'argile jusqu'à dur comme la pierre. A toutes les époques on a trouvé de nouveaux supports et brûlé des bibliothèques de savoir. Ca n'a arrêté personne. Le texte a proliféré.

Maintenant le texte vionze par la fibre jusque dans la main, en petits paquets informatifs. Dans un geste purement cordial. Entre email, sms, et graffiti sur un mur facebook. Comme des scooters sur l'autoroute, entre les poids-lourd de l'info. Des mots qui ont pris du grade, comme : lien symbolique hyper-texte. Des photos de partout quasiment instantanément pour remplacer le texte ou l'accompagner. Aujourd'hui on ne peut supprimer le courrier ou internet. Dans l'univers numérique il s'auto-alimente. On ne peut plus cacher de texte non plus. Exemple inverse que j'expliquerai plus tard : stéganographie, boustrophédon, couleuvre, mycorhize, ergastule.

Quoique...

L'invention du courrier est parfaitement parallèle à toute cette agitation et ce depuis le début. C'est l'autre grande partie du texte, celle qui se glisse dans des enveloppes et voyage anonymement. Du texte, publicitaire, administratif ou affectif, en une telle quantité qu'il faut même des trains pour le déplacer. Du texte qui vous est personnellement adressé. Du texte de moins en moins manuscrit. Des factures de plus en plus détaillées.

J'espérai une lettre, avec plus de contenu que de contenant, pleine d'idées et riche de sens, éclairée de mots brillants bien placés. Plusieurs pages écrites dans un élan retenu. Mêlant dans l'expression, esprit et personnalité. Ecrite d'une main inconnue et distante ou bien amicale et reconnue. Un texte à lire pour le plaisir, une clarté inutile et nécessaire. Quand vous en connaissez personnellement l'auteur, ce n'est pas pareil. Surtout si c'est un de vos proches. Même si l'important n'est pas ce que j'ai dis mais ce que tu as compris, n'oublions pas l'essentiel.

La fin de la lettre.