1- Apprendre seul

Depuis toujours, l'apprentissage d'un outil se résumait en trois possibilités : soit on vous formait (à l'école ou en interne), soit vous vous formiez seul (lecture des manuels), soit vous tentiez la manière empirique par essais successifs (donc laborieux, fastidieux et dangereux). Tout objet possédant une pièce mobile ou un commutateur était livré accompagné de sa notice d'utilisation. C'est toujours le cas, sauf pour les ordinateurs qui contrairement aux voitures, ont un manuel d'usage et d'entretien planqué dans le moteur, accessible uniquement après démarrage et seulement si vous savez déjà quoi chercher.

Entre 1990 et 2000, au nom de la fracture numérique, 4 générations profanes sont jetées pêle-mêle en pâture à l'essor informatique, ce nouvel eldorado économique et social. Entre les cédéroms ludo-éducatifs, les jeux vidéo, la copie de cd audio, le scan et la retouche photo, le texte et les tableaux des suites bureautiques, le montage vidéo, le dessin 2D/3D, le midi et le home studio, les bases de données généalogiques, la comptabilité personnelle, l'internet, le mail et j'en oublie, tout le monde a trouvé au moins un intérêt à cet outil multiformes.

Autant de la part d'informaticiens abandonnant la blouse blanche, mais pas leur jargon, que sous la pression de néophytes maladroits parant au plus pressé, des codes sociaux mondiaux se sont structurés et une multitude de nouveaux métiers spécialisés sont nés dans l'anarchie créatrice. Le développement de l'infrastructure d'internet et sa facilité d'accès, associé à une production pléthorique de logiciels et de services, a créé un organisme tentaculaire et omniprésent, quoique un brin opaque et mal documenté.

RTFM ? (Read The Fucking Manual)

2- Nourrir la machine

L'invasion de l'absurdité est globale : - pour envoyer une lettre administrative contenant une photocopie faite avec votre pc, vous payez en cb un timbre imprimé devant vous par l'automate horodateur. L'adresse de votre missive est lue par un scanner, envoyée à un logiciel de reconnaissance couplé à la base nationale des adresses. Le pli est correctement orienté par les robots du centre de tri, malgré des graphies incertaines, avant d'être physiquement acheminé par tgv, camion, scooter. Le tgv et le camion ne démarrent qu'à la lecture de la carte à puce du pilote, les trajets sont géo-localisés et enregistrés. Une gabegie numérique robotisée occupant toutes les étapes d'une intégration verticale, pourtant à faible valeur ajoutée.

Cela ne vous concerne pas car vous n'écrivez jamais ? Ok, résumons le numérique basique qui vous entoure : téléphone, mobile, sms, gps, pc, console de jeux, box internet, surf internet, email, réseau social, tchat, webcam, cd audio, usb, mp3, ebook, photo numérique, télévision, radio, météo, horloge, numérisation, gravure cd ou dvd, imprimante, transports, facture, banque en ligne, boutique en ligne, administration en ligne, carte bleue, carte de magasin, de cinéma, de piscine, de bibliothèque, passeport biométrique, hôpital, badge professionnel, clé sans serrure, parcmètre, autoroute, compteur, panneaux, tickets en tous genres, et surtout, surtout, le virement bancaire sur votre compte de votre paie du mois !

Avec l'internet mobile, ce point de convergence de bien des acteurs économiques, le temps passé à construire un système d'information (une appli ou un site web) puis le temps passé à l'utiliser est juste inquiétant. Dans une société de loisirs peuplée de générations sans grande conviction, l'effet final est purement dévastateur.

Petit calcul : hypothèse basse en occultant la production de matériel et de services et les millions d'employés du numérique, et en ne prenant en compte que la consommation de quelques services. Si les 1,5 milliards d'abonnés facebook, y passent un quart d'heure par jour, en lecture/écriture, cela représente 42 808 ans du temps de l'humanité perdue par jour ! Disons autant pour les emails, autant pour les sms, autant pour la téléphonie, auquel on ajoute une heure de télévision, cela donne environ 350 000 ans.

Donc en prélevant 2 heures d'attention par jour pendant un an à ces 20% de l'humanité, on obtient un détournement d'activité concrète dédiée au virtuel de... 125 millions d'années !

3- Espérer le feedback du réseau

Maintenant que l'on est le centre de son réseau social, on devient un enseignant théoricien entouré de ses disciples. Avec le savoir du wiki à portée de clic, la connaissance devient moins importante que la compréhension. La diffusion d'informations numériques appartenant à d'autres est devenu une référence d'expression personnelle pour faire comprendre sa vision du monde par ses centres d'intérêts.

Exister dans le virtuel à l'aide des idées et productions des autres, est comme écrire un livre en copiant/collant des paragraphes lus dans les publications d'autrui. Un agrégat identitaire issu du fractionnement de ses centres d'intérêts et une gestion de ses démons pour la construction d'un moi virtuel représentatif.

Si l'existence numérique n'est pas cela, c'est la façon la plus simple, la plus rapide et la plus répandue de s'incarner dans le réseau, d'y exister. On ne partage pas quelque chose qu'on a mais quelque chose qu'on a pas et qui en plus vient d'ailleurs. On est des relais qui ne gardent en fait qu'une trace minime de ce qu'on a reçu et partagé.

L'existence numérique devient une compilation des expériences des autres ?

4- Croire au miracle technologique

Appréciant depuis longtemps Sismondi et Schumpeter, je me demande quel serait leur point de vue respectif devant cette débauche technologique dans nos économies stagnantes. Entre l'élan forcené vers le tout robotique et les laissés pour compte d'un capitalisme sur-avéré, nos sociétés creusent les inégalités et fragilisent des équilibres chancelants.

D'après les deux économistes, le progrès engendre la croissance jusqu'à sa répartition dans la population (ou sa redistribution vers le capital), puis stagne jusqu'au prochain saut évolutif. Leurs graphes théoriques montrent des courbes ayant différentes durées de vie. Il est clair que l'automobile fut une réussite durable, parce qu'utile pour le commerce, le transport et la liberté individuelle.

Il n'est pas certain que le schéma se reproduise car les cycles d'innovations sont beaucoup plus brefs, parfois même abandonnés en cours de développement.

Une croyance n'est qu'une certitude mal arrimée à la réalité...